La bataille de l’information doit commencer.

Vincent Rey – le 29 janvier 2018

En 1933, le régime nazi qui avait très bien compris le parti qu’il pouvait tirer des nouvelles technologies (à l’époque la radio et le cinéma) cherchait un réalisateur officiel. Le cinéaste allemand le plus renommé d’alors s’appelait Fritz Lang, et il fut convoqué au ministère de la propagande, pour y rencontrer Goebbels. Au cours de l’entretien, Fritz Lang avoua à Goebbels qu’il avait du sang juif, du côté de son père(0). Le nazi, qui le voulait absolument à ses côtés, lui répondit avec bonhommie : « Monsieur Lang…NOUS décidons qui est Aryen, et qui ne l’est pas ! » Le lendemain, Fritz Lang qui n’avait aucune envie de collaborer, s’enfuit à l’étranger, emportant les bijoux de sa femme pour payer le voyage. Les nazis se tournèrent alors vers Leni Riefenstahl.

En écoutant mercredi 24 janvier dernier la chronique économique, intitulée « Netflix, la vie en illimité »(1), j’ai tellement été frappé par la propagande qui s’y trouvait, que je me suis dit qu’il en était de même à Radio-France : alors qu’ils pourraient faire appel à d’excellents analystes, pour apporter une réflexion quotidienne sur les enjeux brûlants de notre époque – finance, travail, écologie, technologie – ils décident qui est économiste, et qui ne l’est pas, en prêtant les ondes à des analystes souhaitant participer à la propagande du « système ».

Le capitalisme n’est pas le nazisme, le  directeur de Radio-France n’est pas Goebbels, et la firme Netflix ne saurait représenter à elle seule le capitalisme. Cependant, à l’heure où 15 000 scientifiques viennent de lancer un nouvel appel , pour prévenir l’Homme qu’il est sur une trajectoire de « collision avec son environnement »(2), on est en droit de critiquer ces louanges, lorsqu’on estime que le capitalisme y est pour quelque chose. Ce 24 janvier, les ondes de France-Inter nous parlaient de Netflix, en des termes si favorables (décrivant le service, allant jusqu’à citer le prix de l’abonnement), que rien ne distinguait cette chronique, avec une action de publicité visant à accroître la notoriété de la marque. Lorsque l’information économique se confond ainsi avec de la PRÉSENCE PUBLICITAIRE (4), est ce qu’il n’y aurait pas un problème ?

Le chroniqueur faisait-il un Ménage (3) ? Bien d’autres journalistes l’ont fait avant lui. Cependant, il peut être utile de porter un regard critique sur le flux d’informations que nous recevons dans notre vie quotidienne, et en particulier sur la part croissante que représente la publicité (dissimulée ou non) dans ce flux. La présence permanente de stars du capitalisme, tels que Netflix , Google, Coca-cola , Facebook, ou toute autre firme internationale, n’est-elle pas disproportionnée, lorsqu’on sait par exemple que Netflix n’emploie que 3500 personnes dans le monde, Google 53 000, Coca-Cola 123 000, Facebook 23165 …? (source : Wikipedia).

Toutes questions de performances économiques mises à part, les activités de ces firmes sont-elles si prioritaires, pour justifier une telle omniprésence dans nos vies ? L’activité « Coca-cola », par exemple, ne fait travailler que 0.0017% de la population mondiale (5), et on n’ignore pas que cette firme est par ailleurs, une très grosse pourvoyeuse de diabète. Pourquoi acceptons nous de lui laisser toute cette présence ?  : Coca-cola est partout : à la télévision, dans le métro, à la radio, sur le net, dans les journaux, lors des compétitions sportives…

Heureusement, les pouvoirs publics de certains pays commencent à prendre conscience, des dégâts occasionnés par la publicité. L’exemple du tabac, aux USA, a créé un précédent. Aujourd’hui, on sait que la meilleure façon de lutter contre le tabagisme, c’est le paquet neutre, sans logo, et sans marque. Grâce au paquet neutre, l’Etat, et derrière lui le citoyen, avertit le fumeur. Il lui propose une autre image du tabac, bien moins attractive, mais aussi bien plus en accord avec la réalité. Fumer devient ringard pour les jeunes gens, alors qu’autrefois, c’était sophistiqué de sortir de sa poche un paquet de Camel. C’est en s’attaquant à l’image du marque du tabac, qu’on a obtenu ce résultat.

Il faudrait maintenant généraliser ces mesures à l’ensemble de ce qui est commercialisé. Sans nécessairement interdire toute publicité, nous pourrions décider de contrôler cette propagande de masse, en ne la laissant plus entièrement aux mains des firmes. Nous pourrions décider d’exercer un droit de regard sur les valeurs véhiculées par la publicité, d’autant plus que c’est NOUS, les consommateurs, qui payons cette propagande par nos achats(6). Il est par exemple incontestable, que l’image des femmes, souffre beaucoup des stéréotypes véhiculés par la publicité (7).

La propagande commerciale de masse n’a pas de légitimité, et elle peut produire des effets dévastateurs. En consommant 728  bouteilles de 25cl de Coca-cola par an et par habitant, soit environ un demi litre par jour (record du monde), les mexicains ne cessent de financer leur propre aliénation à la marque, à hauteur de 2% de ces achats. Quel peut être le bien-fondé de ces prélèvements publicitaires, alors qu’un mexicain sur 3 est déjà obèse, et que les usines Coca-cola aggravent encore la pénurie d’eau ?(8). Le bon sens serait de couper court à cette influence, afin de stopper cette épidémie, et de laisser à Coca-cola ce surplus de 2% qu’il ajoute au prix pour sa propagande. Pourquoi de telles mesures nous paraissent-elles impossible ?

Contrôler  la publicité, ce n’est pas porter atteinte à la liberté d’expression. En créant un droit au silence publicitaire, pour prendre nos décisions d’achat, nous rétablirions au contraire des conditions naturelles à l’exercice de notre liberté. Car influencer n’est pas informer. L’omniprésence dans les médias de Coca-cola, ou jadis de Philip Morris, n’a pas empêché d’ignorer pendant des dizaines d’années, qu’un verre de Coca-cola contient 13 morceaux de sucre, ou que la fumée d’une Marlboro contient 70 substances cancérigènes. De même, qu’en 1942, les actualités cinématographiques du ministère de la propagande oubliaient d’informer les allemands, que le Général Von Paulus s’enlisait devant Stalingrad. L’information ne peut être que libre, indépendante et contradictoire. La propagande Nazie n’informait pas, la propagande capitaliste n’informe pas non plus.

Questionner l’équilibre de moyens, entre d’un côté ces firmes, et de l’autre les citoyens, devient encore plus urgent, maintenant que Donald Trump a mis fin à la neutralité du net (9). Si un droit égal au débit d’information disparaît entre ce qui est commercial, et ce qui ne l’est pas, alors seules ces firmes seront en capacité d’assurer le passage de leurs données. Et elles paieront ce passage, en prélevant s’il le faut, 1% supplémentaire sur leurs ventes. Rien n’arrêtera alors la publicité pour Coca-cola sur la bande passante du Mexique, tandis que le débit d’un site associatif indépendant sur le diabète, verra son débit d’information ralenti.

Enfin, lorsque des firmes aussi puissantes que celles-là disposeront de l’Intelligence Artificielle, on peut craindre qu’elles prennent rapidement le contrôle de l’Internet, en produisant elles-mêmes de l’information par le moyen de robots, ou en manipulant les moteurs de recherche. Des centaines d’articles, ou de chroniques artificielles, peu critiques ou orientées, pourraient bien noyer alors les informations d’origine humaine, devenues très minoritaires en nombre, les rendant ainsi inaccessibles au public, ou alors accessibles par de très longues recherches. L’inégalité de moyens dans l’information pose un véritable problème démocratique.

La bataille de l’information doit commencer : elle est au cœur de l’avenir de nos démocraties, et du combat écologique.

(0) 1933 : Fritz Lang rencontre Goebbels au ministère de la propagande. (à 29 mn)

(1)  Netflix, la vie en illimité (Chronique économique de France-inter, 24 janvier 2018)

(2) le cri d’alarme de 15000 scientifiques, article du Monde

(3) Dans le journalisme, un « ménage » est un travail rémunéré de façon dissimulée pour le compte de quelqu’un ou d’une marque. Sorte de travail au noir du journalisme.

(4) présence publicitaire : pour une marque d’envergure nationale ou internationale, la simple évocation du nom ou du logo suffit. Il s’agit simplement d’un rappel de l’existence de la marque sur son marché. Que l’on parle de la marque en bien ou en mal n’a plus d’importance. L’important c’est d’être présent, et que l’on parle de vous sur un grand média. Exemples :  « Aujourd’hui nous recevons le patron de System U, Monsieur. … », ou « la contestation gagne les utilisateurs d’Iphone… »,

(5) 123000 employés divisé par 7 milliards de terriens x 100 = 0.0017% de la population mondiale : tout ce bruit, pour une part aussi dérisoire de l’activité humaine ?

(6) Un spot de 30 secondes de publicité pour Coca-cola au Superbowl coûte 4,5 millions de dollars. Qui paie ? C’est le consommateur de Coca-cola lui-même, à hauteur de 2% sur chaque canette, 2% étant la part du chiffre d’affaire habituellement réaffectée à la publicité. Et si on affectait ces 2% à la TVA ?

(7) Aujourd’hui, on dénonce à juste titre les mauvais comportements masculins. Mais n’oublie-t-on pas de mettre en cause ce qui sert de toile de fond à ces comportements ? : une image des femmes dévoyée par la publicité, les réduisant tantôt à des mères, tantôt à des objets de consommation sexuelle.

(8) Reporterre : Au Mexique, la population manque d’eau potable mais Coca-Cola prospère

(9) L’abandon de la neutralité du net par la FCC 

 

1Shares

2 réflexions au sujet de « La bataille de l’information doit commencer. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *